Argot de Bouche

ARGOT DE BOUCHE

 Dictionnaire du vocabulaire familier et argotique de la nourriture, de la boisson et de la cuisine

 

Avertissement de l’auteur

Ce dictionnaire de vocabulaire familier et argotique, de la nourriture, de la boisson et de la cuisine contient certaines entrées (…) bien « salées » ou assez « crues », et même très licencieuses et osées.
En effet, depuis les temps les plus anciens, tout ce qui touche à la nourriture (denrées et ingrédients) et à la boisson (plus récemment le vin et l’alcool) a toujours fait l’objet de railleries ou de quolibets pour finalement passer, sans aucune retenue, de la langue verte et imagée au langage courant.

Argot : (1628 « corporation des gueux »). Langage cryptique des malfaiteurs, du milieu ; « langue verte ». Langue familière contenant des mots argotiques passés dans la langue commune.
Langage particulier à une profession, à un groupe de personnes, à un milieu fermé.
Le javanais et le verlan sont de l’argot.
Familier : (1680) Qu’on emploie naturellement en tous milieux dans la conversation courante, et même par écrit, mais qu’on évite dans les relations avec des supérieurs, les relations officielles et les ouvrages qui se veulent sérieux.
Jargon : (XIIe s.). Façon de s’exprimer propre à une profession, une activité, difficilement compréhensible pour le profane.
Sous un angle péjoratif, le jargon est un langage particulier à un groupe et caractérisé par sa complication, l’affectation de certains mots, de certaines tournures.

 

Avant-propos

« Argot de bouche » est le premier dictionnaire de vocabulaire familier et argotique de la nourriture, de la boisson et de la cuisine qui recense, avec plus de 3100 entrées, la plupart des idiotismes gastronomiques de la langue française, tant anciens que contemporains.
Les idiotismes gastronomiques utilisent des termes liés à la nourriture, à l’alimentation, à la boisson et à la cuisine comme métaphores ; par exemple ces classiques : « les carottes sont cuites » pour une situation est sans espoir ou encore « cela se vend comme des petits pains » pour un objet qui est commercialement très convoité et bien sûr « défendre son bifteck » pour défendre ses intérêts. Le plus grand nombre de ces idiotismes s’explique par l’importance des domaines auxquels ils renvoient : nourriture-boisson-cuisine. Ils sont utilisés de tous temps, par et dans la plupart des populations.
La façon dont les hommes se nourrissent et se désaltèrent structure leur organisation sociale (division et organisation du travail), leur perception du réel et leur comportement.
Dans toutes les langues de nombreuses expressions quotidiennes font référence à des aliments et à des boissons ainsi qu’à la façon de les préparer. La plupart du temps, elles sont utilisées comme métaphores socialement muettes ou tacites, mais il arrive que l’actualité rende perceptibles les enjeux qui les sous-tendent, comme le montre la détermination d’un restaurateur américain qui conduisit en 2003 la décision du Congrès des États-Unis à débaptiser les French fries (les frites) des cafétérias pour en faire des freedom fries, signifiant qu’il ne « digérait » pas l’affront du refus français de s’embarquer dans l’aventure irakienne. Cette vengeance à chaud a eu des précédents : pendant la guerre de 1917-18, la choucroute américaine de Sauerkraut était devenue freedom cabbage (le chou de la liberté), locution vite oubliée, tandis que les frankfurters étaient devenus des hot-dogs, idiotisme animalier qui allait faire le tour du monde.
En Californie, les producteurs de pruneaux, chagrins de la contre-publicité dont ils ont été victimes à cause de l’idiotisme dried prune (ridée comme un pruneau), décident en 2000 de commercialiser leur produit sous l’appellation « prune sèche », le mot anglais prune (plum) étant associé en anglais à des images de rondeurs et de fraîcheur juvéniles.
Bien que le thème des idiotismes gastronomiques n’ait pas fait l’objet de travaux ou de recherches sémantiques, différentes disciplines se sont attaquées à la question.
L’ethnologie, notamment Claude Levi-Stauss (1908 – 2009) dans son ouvrage Le Cru et le Cuit s’y est intéressé. Le structuraliste Roland Barthes (1915 – 1980) consacre quatre articles de ses Mythologies à la thématique de l’alimentation. Les psychologues ont étudié la façon dont certaines métaphores utilisées par les parents définissaient la perception de soi, une approche féministe montre comment les femmes sont amenées à se définir en fonction d’une série de métaphores liées à la nourriture et à la cuisine.
La psychanalyse, notamment lacanienne (Jacques Lacan, 1901 – 1981) est évidemment sensible à la dimension métaphorique du discours, et peut être amenée à étudier le corpus de locutions liées à la gastronomie.
En ce qui concerne l’approche linguistique des entrées de ce dictionnaire, il faut souligner que le sens premier des mots est parfois bien éloigné du sens familier ou argotique final. En effet, la dérive sémantique de tel ou tel mot, expression ou locution argotiques est apparue au fil des décennies, selon les usages des corporations (bouchers, viticulteurs, médecins,…) ou des milieux (banditisme, prostitution, univers carcéral,…), avec parfois des acceptions ambigües ou originales : le mot « médoc » est un vin rouge français réputé, mais il désigne aussi, dans le jargon populaire, les médicaments.
Le mot « miso », quant à lui, désigne, en cuisine asiatique, un condiment à base de pâte de soja fermenté, il qualifie, familièrement et par apocope, un misogyne.
Par ailleurs, il convient aussi de mentionner que certains mots ou expressions argotiques ou familiers viennent directement des domaines de la nourriture et de la boisson ou touchent à leurs produits, comme c’est le cas, par exemple de « saucisse : Eh, vas donc saucisse ! » pour une personne imbécile ou sotte » ou de « gigot : Elle a de beaux gigots » pour une femme qui a de jolies jambes ou encore « asperge : Quelle asperge !  » pour une grande fille.
D’autres mots ou expressions, au contraire, y vont : « une bouteille de derrière les fagots  » pour le meilleur vin de la cave ou « c’est le coup de bambou » pour une addition corsée (…) dans un restaurant ou encore «  cloche : se taper la cloche » pour s’envoyer un bon repas, gueuletonner. Tout comme, en parlant d’un produit (vin, fromage,….) « ne pas être piqué des hannetons » qui signifie être intense ou remarquable en son genre.
Certaines expressions portent aussi le double sceau cuisine/nourriture-produit comme « se larder la couenne » pour se donner réciproquement des coups de couteau ou encore « brouter les miches » pour importuner fortement.
Quelques mots familiers ont une filiation étymologique liée à la nourriture et à la boisson.
Par exemple, le substantif familier « copain » ne semble pas être en relation avec la nourriture et pourtant ce mot vient de « compagnon » venant lui-même du latin companio signifiant «  qui mange son pain avec un autre ».
Dans le même registre, le mot « coquin » vient du latin coquinus signifiant « de la cuisine », de coquistro, mot dérivé de « coq ».
Si le mot « fusil »  désigne bien l’arme à feu (qui sert, par exemple, à abattre du gibier), il est cependant éloigné du vocabulaire de la nourriture et de la boisson. Et pourtant, à cause de sa forme tubulaire, il désigne depuis longtemps en argot le gosier humain : «  s’en coller un dans le fusil » qui veut dire manger, boire ou avaler quelque chose ou encore « se bourrer le fusil » pour bien manger, tout en prenant, au restaurant, un coup de fusil, ce qui ramène au sens premier de l’objet détonnant.
Autre mot familier intéressant : l’effeuillage, qui n’a apparemment rien à voir avec la nourriture ou la boisson, est, pourtant l’action d’enlever une partie des feuilles pour exposer les fruits à l’action solaire et favoriser ainsi leur pleine maturation.
Ce mot sera immédiatement employé en français pour qualifier le streap-tease de l’effeuilleuse de cabaret. (L’anglicisme streap-tease venant de to strip « déshabiller » et to tease « agacer, taquiner »).
En restant, si on peut dire, dans le domaine agricole, le mot « embouché » dans l’expression « mal embouché » vient, quant à lui, de « embouche » qui est l’engraissement du bétail dans les prés. Cette expression familière qualifie quelqu’un de grossier et mal élevé, qui n’a que des grossièretés à la bouche.
Il existe aussi des termes qui empruntent à la cuisine et qui s’appliquent à la boisson comme l’adjectif « déshydraté » qui signifie «  privé de son eau ou d’une partie de son eau  » (par exemple, des champignons déshydratés) et un individu déshydraté qui qualifie quelqu’un d’assoiffé.
Dans le même esprit, le mot « rétamé » qui signifie étamé de nouveau (de l’étamage d’un ustensile de cuisine, comme une casserole) signifie « enivré ».
A l’inverse avec la locution « prendre -ou tenir- une bonne cuite », la cuisine donne à la boisson un grade d’honneur. Le verbe « se poivrer » lui en donne un autre.
Le verbe « velouter » qui signifie « rendre plus doux, plus onctueux (au goût) » ou «  plus agréable, plus suave (à l’ouïe) » devient à la forme pronominale « se velouter (le torse) » c’est-à-dire : boire un petit verre de liqueur, d’alcool, boire un verre de vin.
On peut citer aussi l’ancienne locution « bouillon de veau » qui désignait autrefois l’absinthe.
Certaines parties du corps humain, liées ou non aux fonctions alimentaires, sont très impliquées : le talon dans l’expression «avoir l’estomac dans les talons » signifiant « avoir très faim » ou encore ce même estomac dans l’expression «avoir de l’estomac » pour « avoir du courage ». L’utilisation courante du mot « gueule » (pour désigner le visage ou la bouche) est évidemment surexploité, sous toutes ses formes grammaticales, et phonétiques, incluant le moteur de recherche Google (goût-gueule) et ses déclinaisons (gougueuler, gougueulasserie,…).
Pour affiner (…) ce domaine de la linguistique, les syntagmes, les apocopes, les ellipses, les interjections, les métonymies argotiques et familiers liés à la nourriture, la boisson et la cuisine sont aussi employés à foison (…) : en croquer, en croûter, conso (consommation), artich (artichaut), rototo (rot du nourrisson), beurk, pouah, bif (bifteck), mac (maquereau – dans le sens de souteneur-, hamburger – venant de Macdonald- et macaroni pour désigner un Italien), dwich (sandwich), morue ! (insulte féminine), boire un godet (pour son contenu), etc…
Enfin, un dernier point, pour insister sur la régionalisation et surtout la « paysalisation » de certaines entrées de ce dictionnaire.
En Belgique et au Luxembourg, au Canada (Québec), en Suisse (romande), et dans toute la francophonie en général, certains vocables familiers ou argotiques sont calqués sur des produits ou des expressions utilisés localement ou de façon coutumière : le Québécois ne comprendra pas le Suisse qui lui dit « avoir le boutefas », pas plus que le Belge ne saura ce que veut dire au Québec « Tu as du bacon ? ».
En revanche, il se peut qu’une Luxembourgeoise comprenne un Belge qui lui demande si « elle prend le bonbon ».
Les Haïtiens auront, quant à eux, de la peine à s’entendre avec les Québécois sur la signification du mot « patate », mais, finalement, ce sont les Haïtiens qui auront raison puisque l’origine de ce mot vient de chez eux.

Enfin, cet ouvrage se termine par le  » diner lingo » qui est une sorte d’argot américain (slang) utilisé par les cuisiniers et les chefs de cuisine avec le personnel de service pour communiquer et transmettre entre eux les commandes de plat et les ordres de services. L’usage de ces termes est en pratique dans de nombreux restaurants américains (dining restaurants), coffee shops et fast food, mais ces termes peuvent varier d’une région à l’autre et même d’un restaurant à l’autre selon la typicité ou le thème de cuisine servie. Le langage «  diner lingo » est pratiquement inconnu hors des États-Unis.
La liste des termes issus du « diner lingo » reprend les termes les plus courants et les plus connus, utilisés par les professionnels américains de la restauration et parfois par les clients eux-mêmes.
La  traduction de ces termes et de leurs définitions de l’américain en français est effectuée dans la mesure du possible.

                                                                                     Régis Carisey

« Je l’ai pris longtemps pour un gars d’aventure, mais c’est rien qu’un demi-sel »

 (Louis-Ferdinand Céline)

  « On en a donc rigolé comme des cornichons »

 (Louis-Ferdinand Céline)

 « L’argot, c’est la langue des ténébreux »

 (Victor Hugo, Les misérables)

  « Il existe une critique bienveillante et puis l’autre, poisoneuse. Tout merde ou tout nougat. »

 (Louis-Ferdinand Céline)

 

Argot de bouche

B
C
G
M
P
T

 

Bibliographie

Une grande partie des mots cités dans ce dictionnaire a été glanée au fil des ans par l’auteur qui a vécu une vingtaine d’années au cœur de Paris, dans le quartier des Halles notamment, recueillant sur le terrain, dans les nombreux bars et brasseries (rue Montmartre, rue du Pont-Neuf, rue saint-Honoré, rue de la Grande Truanderie ), sur les marchés populaires (rue de Montorgueil, place du marché Saint-Honoré), dans les quartiers chauds (rue Blondel et rue Saint-Denis), où l’on manipule encore et toujours l’argot, pour celle ou celui qui sait tendre l’oreille.

Les sources des mots et expressions argotiques du XIXème siècle et du début du XXème siècle :

1827 – Dictionnaire d’argot ou Guide des gens du monde
1829 – Nouveau dictionnaire d’argot, Bras-de-Fer
1844 – Dictionnaire complet de l’argot employé dans les Mystères de Paris, M.D.
1849 – Le nouveau dictionnaire complet du jargon de l’argot, Arthur Halbert d’Angers
1864 – Dictionnaire érotique moderne, Alfred Delvau
1865 – Les Excentricités du langage, Lorédan Larchey
1883 – Dictionnaire de l’argot des typographes, Eugène Boutmy
1888 – Dictionnaire de l’argot moderne, Lucien Rigaud
1888 – La langue verte du troupier, dictionnaire d’argot militaire, Léon Merlin
1894 – La langue verte, Jean La Rue
1894 – Dictionnaire d’argot Fin-de-siècle, Charles Virmaître
1901 – Dictionnaire argot-français, Gustave Rossignol
1907 – Dictionnaire Argot-Français, Napoléon Hayard

Les sources contemporaines purement bibliographiques de certaines entrées, expressions et définitions du
dictionnaire « Argot de Bouche » sont très diverses. Il s’agit principalement de sources suivantes :

– L’argot (divers ouvrages) d’Albert Doillon, chez la Librairie Arthème Fayard, réédité par la collection Bouquins chez
Robert Laffont (2010).
– Le dictionnaire « le Petit Robert de la langue française 2012 ».
– Le dictionnaire « le Grand Larousse ».
– Le dictionnaire français de l’argot chez Harrap’s.
– Le dictionnaire Littré.
– « Les mots de passe » de Robert Merle (éditions Favre).

Les autres sources, tout aussi importantes sont :

– Les médias, écrits et parlés, qui ont alimenté cet ouvrage au fil de la notation et de l’investigation argotique.
– De nombreux dictionnaires argotiques en ligne, comme Lexilogos ou encore le dictionnaire du français en ligne.
– L’argot en ligne dont les sites et blogs ne sont plus à mentionner, tant ils foisonnent.
– L’argot internaute des banlieues parisiennes et le verlan.

Enfin, de nombreux sites internet francophones (suisses, belges et canadiens), dont l’auteur a tiré des mots ou
des expressions argotiques en usage dans les pays francophones.