Raku : Le raku, abréviation du terme japonais raku-yaki 楽焼 (raku-yaki, littéralement. « cuisson confortable » ou « cuisson heureuse ») est le résultat d’une technique d’émaillage développée dans le Japon du XVIe siècle. Il est lié essentiellement à la fabrication de bols pour la cérémonie du thé. On utilise un grès chamotté (*) plus solide car les pièces doivent résister à de forts écarts de température.
(*) La chamotte, ou tesson broyé, est une argile brute cuite à une température de 1300 – 1 400 °C, broyée et tamisée (pour contrôler la granulométrie des grains obtenus). La terre chamottée est une terre lisse dans laquelle on ajoute de la chamotte. Si l’on ne dispose pas de chamotte, l’argile peut être mélangée avec du sable de rivière.
Origine : Selon la tradition, cette technique de fabrication en cuisson rapide fut développée au Japon dans la seconde moitié du XVIe siècle, et initiée par la création de bols pour la cérémonie du thé par Chōjirō. Les premières céramiques de Kyoto apparaissent à la fin du XVIe siècle, suscitées par la mode de la cérémonie du thé, dans deux ateliers. Cuites à basses températures elles reçoivent une glaçure (*) qui est celle des céramiques chinoises aux trois couleurs (en chinois sāncǎi, appelées au Japon « céramiques Kōchi » ou sosansai) en glaçures (*) plombifères (**), ancienne technique encore en usage à l’époque des Ming. D’après l’ouvrage Sōnyū bunsho (宗入文書, 1688), Chōjirō, vivant à Kyoto, serait né d’un père chinois. Son père aurait emmené avec lui les techniques de fabrication du sosansai que son fils aurait repris en lui donnant une couleur noire monotone ou rouge. À côté de celui de Chōjirō, le deuxième atelier, celui d’Oshikōji, était implanté dans le quartier chinois. Dans ce quartier, des terres cuites à glaçure (*) plombifère (**) verte évoquant les grès d’Oribe à couverte verte ont confirmé l’existence de ce four.
(*) Glaçure : Enduit ou préparation qui donne à certaines matières (notamment les céramiques) un aspect vitrifié ou glacé.
(**) Plombifère : Qui renferme du plomb, ou des composés du plomb. Se dit aussi d’un émail translucide qui contient du plomb.
L’appréciation des œuvres n’est plus régie de manière incontestée par la hiérarchie traditionnelle, qui plaçait les arts et la littérature de la Chine au-dessus de ceux du Japon. Elle puise dorénavant ses critères dans la théorie littéraire, notamment de la poésie et du théâtre. Ceci conduit à l’émergence du wabi-cha, un nouveau style de préparation du thé, imprégné d’idéaux d’humilité et de frugalité. Cette mode conduit à utiliser de plus en plus des ustensiles et des bâtiments quotidiens comme modèles pour la pratique du wabi-cha. Et les céramiques coréennes et japonaises sont particulièrement appréciées dans ce contexte. Ainsi, la céramique japonaise, de la fin du XVe siècle au milieu du XVIe siècle, est reconnue comme un art dont les principes peuvent être analysés et dont on peut débattre au sein des plus hautes instances artistiques.
Cette période est aussi traversée par les guerres, soumise à l’arbitraire et à la violence des puissants. Ainsi Toyotomi Hideyoshi s’approprie par la force les plus célèbres instruments de thé et en vient à interdire l’importation de ceux dont il veut maintenir la rareté. Comme tant d’autres qui ne peuvent se payer des objets de luxe, Sen no Rikyū à ses débuts choisit le wabi-cha. C’est autant pour afficher une humilité qui plait au pouvoir que pour se protéger contre sa rapacité. Mais cette première période de créativité est interrompue par les nouveaux maîtres du Japon, qui jugent ces pratiques extravagantes et arrogantes : Sen no Rikyū (1522-1591) et Futura Oribe (1543-1613/1615) sont exécutés.
Au XVIIe siècle le petit-fils de Rikyū, Sen (Genpaku) Sōtan (1578-1658) favorise la mode du wabi-cha au sein de l’aristocratie militaire8 au moment où celle-ci amorce son déclin. Dans ce contexte l’encouragement à la frugalité, de la part du gouvernement qui s’appuie sur une idéologie néo-confucéenne, est en accord avec le thé wabi. Celui-ci permet de maintenir un code de bonnes manières tout en favorisant des relations sociales à ces nobles qui s’appauvrissent en même temps que les paysans. Cette frugalité, cette humilité ne correspondaient pas aux goûts de luxe de la nouvelle société de Kyoto : les grès de Nonomura Ninsei (actif 1647- vers 1681/1688), aux riches décors élégants parfois tempérés par une recherche de la sobriété ancienne, correspondent à ce nouveau public.
On ne sait toujours pas clairement quand le style a acquis sa dénomination. Le terme « raku » n’apparait pas dans le vocabulaire de la céramique en usage à la fin du XVIe siècle. Les bols de Chōjirō sont alors appelés par le public ima-yaki (今焼, poterie du moment, poterie contemporaine). Après sa mort, ils sont appelés Juraku-yaki (聚楽焼) d’après le nom du quartier de son atelier, ou du moins du lieu dont serait tirée la terre sableuse utilisée pour les premiers raku.
Tanaka Sōkei (田中 宗慶), soutien de Chōjirō et père de Jōkei (常慶, successeur de Chōjirō), serait alors autorisé par Toyotomi Hideyoshi à apposer sur ses pièces un cachet portant l’idéogramme raku (plaisir) ; les bols en viennent progressivement à être appelées raku-yaki. C’était la première fois, au Japon, que des potiers authentifiaient ainsi leur production. Le mot raku pourrait également venir d’un idéogramme gravé sur un sceau d’or offert en 1598 par Taiko, moine bouddhiste et maître servant de la cérémonie du thé dans un temple bouddhiste relevant de l’école zen Rinzai, au potier Jōkei. La maison raku est devenu rapidement connue en tant que productrice légitime des céramiques raku.
Technique du raku yaki : La technique du raku yaki est un procédé de cuisson. Les pièces incandescentes peuvent être enfumées, trempées dans l’eau, brûlées ou laissées à l’air libre. Elles subissent un choc thermique important.
La multitude des paramètres mis en jeu permet d’obtenir des résultats variant à l’infini, ce qui confère à la pièce, entièrement réalisée manuellement, la qualité d’objet unique.
Le raku yaki est synonyme de cuisson basse température, les pièces émaillées sorties d’un four à environ 1 000 °C sont rapidement recouvertes de matières inflammables naturelles comme de la sciure de bois compactée afin d’en empêcher la combustion en limitant l’apport d’oxygène au contact de l’émail en fusion. Cette phase est la réaction d’oxydo-réduction au cours de laquelle apparaissent les couleurs plus ou moins métallisées, les craquelures ainsi que l’effet d’enfumage de la terre laissée brute qui forment les principales caractéristiques de ce type de céramique.
Après refroidissement, les pièces sont nettoyées avec un produit abrasif pour enlever tous les résidus de suie et de cendre.
En raku yaki, les pièces peuvent être enfournées à froid mais le plus souvent le four est préchauffé et l’enfournement est fait à chaud. La cuisson est menée à un rythme rapide avec atteinte de la température finale dans un cycle court de 15 à 20 minutes (certaines cuissons raku yaki peuvent durer plusieurs heures selon les types de pièces et leurs exigences de cuisson).
Les fours à raku yaki sont généralement petits et surpuissants. Ils ont, pour la plupart, une simple ouverture sur le haut de l’enceinte de cuisson couverte par un morceau de plaque réfractaire.
Les pièces raku yaki sont le plus souvent cuites dans un type de four plus ou moins conventionnel, connu et exploité pour la cuisson des glaçures. Les autres sont des formes de cuisson primitive (simple trou ou fosse dans le sol) où les températures atteintes sont généralement plus basses et où les glaçures ne sont pas couramment utilisées.
Le raku aujourd’hui : Raku Kichizaemon XV (樂 吉左衞門), né en 1949, est l’héritier en titre de la lignée de potiers raku. Il montre en dehors du Japon les bols à thé créés par sa famille avec les techniques transmises de père en fils. Des expositions ont eu lieu en Italie, en France et aux Pays-Bas en 1997, et au musée d’art du comté de Los Angeles aux États-Unis d’Amérique, au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et au musée des beaux-arts Pouchkine de Moscou en 2015.
Le raku contemporain est une adaptation des méthodes traditionnelles du raku à l’art contemporain des arts du feu et de la céramique. Cependant, le raku contemporain japonais, appréhendé en fonction de la spiritualité et du sens esthétique issus de sa technique et de son contexte, est radicalement différent de sa version étrangère, notamment occidentale. Ainsi, le potier américain Paul Soldner a appliqué dans les années 1960 les principes des techniques du raku, mais sa mise en scène des effets accidentels obtenus par enfumage, avec des copeaux de bois par exemple, directement après la calcination, n’a jamais été employée par la maison mère japonaise.
En France, un chef cuisinier applique à certains de ces plats cette technique de cuisson exclusivement japonaise : il s’agit du chef Laurent Petit dans son magnifique restaurant le Clos des sens à Annecy-le-vieux (Haute-Savoie).
